G20 – 60 heures de détention – un témoignage

Inscription sauvage sur un mur de Grozny :

Mieux vaut une fin en enfer qu’un enfer sans fin.

Mon enfer a pris fin mardi 29 juin à 22h, après 60h de détention dans différentes prisons de Toronto.

Dimanche 27 juin 2010 à 8h45
Dans mon sommeil, j’entends une voix apeurée criant « on se réveille, on se réveille !! ». Puis des coups, des pas lourds, des portes qui claquent et des hurlements en anglais. J’ouvre les yeux et vois quelques policiers tout en noir pointant leurs armes, en criant « don’t move, don’t move ! ». Je regarde autour de moi : nous sommes une centaine de québécois.e.s effrayé.e.s dans un gymnase-dortoir de l’Université de Toronto, ville où se déroule le sommet du G20.

Les mains sont en l’air et on me fait signe de faire de même : pour moi, c’est le début d’une histoire dans une langue que je maîtrise très mal : l’anglais.

Une jeune femme pleure ; un policier s’avance vers elle, pointe son arme vers ses mains pour lui signifier qu’elles doivent être en l’air et non sur ses yeux.

Plusieurs policiers s’avancent dans le dortoir pour se poster aux quatre coins de la pièce.

Quelques minutes plus tard, un policier francophone arrive, visage découvert, un café à la main, sourire aux lèvres, nous annonçant les raisons de notre arrestation et souhaitant notre collaboration pour notre sécurité.

Les policiers ont procédé aux arrestations un par un. Seul.e.s quelques un.e.s d’entre nous ont eu le droit d’aller aux toilettes. Le policier préposé aux pipis a décidé subitement d’arrêter de nous y emmener. On nous a demandé de nous taire avec un « Shut up ! », de mettre nos appareil photo, caméra et cellulaire devant nous avec l’interdiction de s’en servir.

Les personnes qui revendiquaient leurs droits étaient embarquées en priorité, et certaines, dont mon voisin, avec brutalité.

Pour moi ça a duré près de 3h avant qu’une policière vienne me chercher : jusqu’à ce moment, je ne croyais pas à l’arrestation, je pensais vraiment qu’ils allaient arrêter de nous arrêter, qu’ils allaient se rendre compte de leur erreur et repartir. C’était sans doute naïf, mais ça m’a permis de tenir durant plusieurs heures sur cette illusion.

Après avoir fouillé et numéroté nos effets personnels, nous entrons menottes aux poignets dans un fourgon de police, passant devant les médias que je regarde, muette, un cri bloqué dans le cœur par l’incompréhension de la situation. J’ai regretté de ne pas avoir hurlé au scandale.

Nous nous dirigeons vers le centre de détention temporaire soigneusement préparé pour accueillir un millier de personnes durant ces jours de sommet du G20 : il s’agit du « Toronto films studio »… comme si nous devenions les acteurs.rices d’un film sur la déchéance humaine.

Notre camion s’immobilise dans un immense entrepôt où se succèdent des cages remplies d’hommes et de femmes arrêté.e.s au gymnase, les mains entourées de menottes en plastique.

On nous conduit dans une cage de 5m sur 2m avec un toilette sans porte : nous comprenons alors que nous ferions nos besoins sous les regards des policiers. Nous entrons à 16 femmes dans ce petit espace très éclairé par des lumières vives. Il est à peu près 14h. Plusieurs des filles n’ont plus leurs lunettes de vue, d’autres ont « réussi » à les garder… nous demandons au gardien de remédier à ce problème causant des maux de tête et une grande gêne. Le premier gardien nous répond qu’il s’en charge, mais ne revient pas, le second fait de même, le troisième lance à la fille que ce n’est pas grave qu’elle n’ait pas de lunettes, elle n’a besoin d’aller nulle part. Au final, aucune fille n’a pu récupérer ses lunettes de vue.

Notre cage est la cage B8 ; située près d’un mur où les policiers accrochent les fiches des détenu.e.s. Je constate que presque toutes les cellules ont des fiches (sauf la nôtre, ce qui nous questionne), ce qui compte tenu de l’espace que j’aperçois, doit représenter un peu moins d’un millier de personnes (20 personnes/cage et environ 40 cages). (j’apprendrai par la suite que d’autres cages sont situées de l’autre côté du mur).

Notre premier repas est le bienvenu (il est 14h et nous n’avons rien mangé depuis notre réveil): un vulgaire sandwich au fromage et à la margarine, et un verre d’eau.

Puis commence le bal des appels : les policiers circulent sans cesse devant notre cage appelant un numéro (nous avons toutes un numéro sur un bracelet rose) en anglais, et rapidement. Franchement je n’y prête plus attention tellement ça va vite. Parfois ils ajoutent le nom de la personne correspondant au numéro (avec un fort accent anglais … je me demande alors à quoi ressemble mon nom prononcé en anglais). Puis souvent, ils repassent devant notre cage avec les mêmes noms et numéros, comme pour signifier qu’ils sont toujours à la recherche du même détenu depuis deux heures ! Des va et vient incessants entre le panneau de fiches et les cages ; les policiers ressemblent alors à de bons exécutants zélés mais en fait, complètement perdus. Certains se limitent simplement à bien replacer les attaches sur les fiches accrochées au mur. Et puis nous, la cage B8, on n’avait toujours pas de fiches.

A ce moment-ci, je me dis encore que tout cela ne durera pas longtemps, il est évident pour moi qu’ils vont juste nous laisser sortir, presque en s’excusant de leur erreur.

Puis arrive le deuxième sandwich vers 18-19h, et là je pense que ce n’est pas bon : si l’on devait sortir bientôt, je me dis que nous n’aurions pas eu de sandwich.

L’une d’entre nous prend des antidépresseurs chaque soir à 9h. Nous décidons d’en informer les policiers vers 7h, lesquels nous répondent qu’ils vont se renseigner. 9h arrive et toujours pas médicament pour L. Nous entamons de nombreuses revendications de « médics » en cognant sur le grillage. Un policier finit par nous expliquer que nos stocks sont sous scellés et par conséquent inaccessibles. Il décide donc d’emmener L. chez le médecin. Notre amie revient sans avoir vu le médecin ; la raison étant qu’il était occupé. Tout simplement.

L. commence à sentir des signes de crise, je la vois s’agiter, ses propos sont de moins en moins cohérents; vers 1 ou 2 heures du matin elle explose de colère et de rage, cognant le grillage et hurlant de toutes ses forces. Cette fois, rendue à cet extrême malheureux, les policiers l’emmènent à l’hôpital où elle a été bien traitée nous a-t-elle, par la suite, raconté.

Des policier.e.s habillé.e.s en civil circulent parmi les cages, l’une d’entre nous leur crie : « welcome to the zoo ! » : ils sourient en détournant le regard.

Je me souviens d’une jeune femme blonde aux cheveux longs, habillée tout en vert, passant menottes au poignet dans le dos devant notre cage, un air défait, des cernes, et un profond désespoir se lisait sur son visage. On lui a demandé depuis combien elle était là : 22 heures ! Mon illusion commençait à s’estomper.

Un policier préposé aux vêtements nous amène des T-Shirt oranges et des chaussettes en laine, mais pas assez pour nous toutes. Il a fallu crier encore pour en avoir d’autres. Nous interpellions chaque policier qui passait pour réclamer des vêtements. L’une d’entre elles s’est arrêtée pour nous écouter, nous a promis de revenir avec des T-Shirt ; elle est effectivement revenue une heure plus tard… Une heure ! Mais elle, au moins, elle est revenue… Nous avons froid et entreprenons alors de dormir les unes sur les autres, nos jambes et nos ventres nous servant d’oreillers. Le sol était du béton froid et poussiéreux. Nous grelottons toutes dans nos tenues de pyjama. Je ne voulais pas m‘endormir : j’avais trop peur de me réveiller en prison.

Le sommeil ne durait jamais longtemps, le froid, la lumière vive, le bruit, la faim rendaient impossible cet acte nécessaire.

Certaines filles commencent à craquer ; une belle solidarité se met en place. On se console, on tente de se raisonner, on parle un peu de nous, on essaie de rigoler un peu… Puis de se détendre. Moi, je me dis que je craquerai dès mon retour, que je me laisserai deux jours entiers pour vider les larmes qui me remplissent et que je dois tenir, que tout cela aura un sens bientôt, que tout cela se saura, et qu’ensemble nous allons faire appel à la justice.

La nourriture arrivait à force de crier ensemble « we want food, we want water » ; environ toutes les 5-6 heures. A chaque fois, mon ventre criait famine. Toujours les mêmes sandwiches dégueulasses au fromage avec un verre d’eau, et nous avons eu droit à quelques reprises à du jus d’orange chimique. Rien d’autre.

Lundi 28 juin, 9h
Voilà 24 h que nous sommes en état d’arrestation et nous n’avons toujours pas eu droit de passer un appel téléphonique, ni de voir un avocat. Je crie à plusieurs reprises « I want to see a lawyer, I don’t know why I am here».

Une policière finit par nous entendre crier que nous sommes là depuis 24h et que nous n’avons toujours pas vu d’avocat… (elle semble «gradée» vu sa tenue) ; peu de temps après on commence à nous appeler une par une ; mais il a fallu que nous donnions nos noms : en fait nos fiches étaient perdues, et les policiers ne semblaient pas savoir qui étaient où. Nos noms et prénoms étaient mal orthographiés.

Les filles de ma cage commencent donc à être appelées pour la fouille à nue et soi-disant l’interrogatoire. Les deux premières passent devant notre cage après la fouille dans un état lamentable, en pleurs, en criant qu’elles ne se sont jamais senties autant humiliées. La peur envahit notre cage : je ne peux pas m’empêcher de penser et de dire qu’il s’agit là d’intimidation, que les policiers font exprès de faire passer devant notre cage les plus fragiles d’entre nous pour nous faire peur.

Mon tour arrive : je rencontre d’abord 4 policiers imposants dans une pièce exiguë composé d’un bureau, un ordinateur et d’une chaise. L’un d’entre eux est francophone et est chargé de me traduire les accusations qui me sont faites. Je demande des explications, ils me répondent souvent qu’ils ne savent pas et que je dois en parler à mon avocat. Leurs regards sont fuyants. Je ne suis pas interrogée.

Deux femmes, dont une francophone, m’emmènent ensuite dans une autre pièce pour la fouille à nue. On m’enlève enfin les menottes en plastiques qui me lacèrent les poignets depuis plus de 24h. J’apprends que je n’ai plus le droit de porter de chaussures et que je ne dois garder qu’un seul T-Shirt au lieu des deux que j’avais. Je choisis le plus chaud. Et on m’interdit de garder les 2 T-Shirt de la prison, là encore je ne dois n’en garder qu’un seul… ce qui crée un désaccord entre les deux femmes, l’une voulant bien me laisser le deuxième, l’autre, zélée, refusant.

Je ressors donc encore plus frigorifiée, on m’emmène dans une cage, puis on m’appelle pour aller téléphoner à un avocat de l’aide juridique… 30h après avoir été arrêtée.

Quelques heures plus tard (soit dans l’après-midi), après avoir changé trois fois de cage (sorte de passe-temps préféré des policiers), je suis embarquée dans un bus. Une policière vient me menotter les mains et les pieds : au moment où elle referme une menotte de mon pied, je crie « aïe ». C’est trop serré. Je me retourne faisant face à la policière qui arbore un air interrogatif : je cherche mes mots en anglais pour finalement sortir « I suffer ». La policière hausse les épaules d’un air dédaigneux puis s’en va. Nous nous dirigeons vers la cour où un.e juge nous dira les raisons de notre accusation.

Quand le bus démarre, nous apercevons un attroupement de personnes revendiquant notre libération, mon cœur se soulève de joie, j’ai envie de pleurer. Le ciel est bleu, le soleil me réchauffe malgré la climatisation du bus. Nous faisons une longue route, les tours de Toronto s’éloignent dangereusement pour laisser place à nos interrogations : mais où va-t-on ? La cour ne se trouve-t-elle pas à Toronto ? Puis là, j’ai eu la pire des pensées : le paysage laissait voir des terrains vagues et j’ai pensé qu’on allait toutes nous flinguer dans un trou perdu. Après toutes ces injustices, humiliations et bavures, je me disais que pour les policiers, c’était sûrement le meilleur choix !

Nous arrivons à la cour vers 19h, Radio canada est à l’entrée et je suis heureuse de pouvoir envisager l’idée de crier mon innocence. Mais malheureusement nous entrons par la porte arrière.
Un cortège de policiers masculins nous accueille, nous observe, nous scrute, nous dévisage et nous juge ; je ne comprends pas bien mais j’entends « pretty » à notre passage.

Dans ce lieu, les conditions de détention ont été légèrement meilleures, au sens où nous avions un point d’eau au sein de notre cellule, la lumière était moins vive et un muret cachait le toilette, nous permettant de faire nos besoins à l’abri des regards des policiers cette fois. Nous étions rationnées en papier toilette. Et les filles qui avaient leur menstruation avaient droit à des serviettes hygiéniques, rationnées elles aussi : pas de poubelles dans les cellules, les serviettes étaient alors amassées en petits tas sous les barreaux donnant sur l’extérieur de la cellule. La nourriture était toujours la même (une variation avec des sandwiches au thon) et à la même faible fréquence. La cellule était blindée par une vitre et des barreaux, quelques espaces en bas permettaient aux policiers de nous donner des sandwiches. Le sol c’était toujours du béton froid poussiéreux, nous avions toujours froid et quand j’interpelais les policiers pour signaler la situation, l’un d’entre eux m’a répondu en rigolant : « It’s good for you. ».

En face de notre cellule, se trouvait un long couloir où s’amassaient les policiers : dans cette tranche horaire du soir, ils étaient toutes et tous très jeunes. L’ambiance était à la pause, ils se distribuaient des bonbons, sucettes, chocolat, nous regardant de temps à autre comme pour provoquer une réaction, ce que nous n’avons pas fait. Ils rigolaient, se tapaient sur l’épaule, se chamaillaient. Des amoureux s’enlaçaient tendrement. Toute cette scène donnait l’impression d’être dans un cegep et non dans une prison de cour.

Certaines d’entre nous sont passées devant le juge le soir même et ont été relâchées à minuit et demi mardi 29 juin.

Durant cette soirée du lundi 28 juin, on a vu les avocats de l’aide juridique qui avaient l’air dépassé par les évènements, puis le juge, vers 21h, qui nous a dit que notre « audience » était reportée au lendemain matin.

Puis nous sommes parties vers 2-3h du matin pour la prison des femmes, la prison Vanier, où nous devions dormir sur des matelas (selon les dires du juge)… Mais nous y sommes restées le temps de subir une autre fouille à nue, de nous changer en vraie prisonnière toute verte, de voir une infirmière qui nous demandait entre autre « are you crazy ? » (avec le geste de la main près de la tête) ou encore si on avait des pensées suicidaires, et de manger un petit-déjeuner qui n’était pas constitué de sandwich au fromage. Nous sommes reparties vers 6h, nous avions « rendez-vous » à la cour pour 9h.

Mardi 29 juin, 9h
A partir de ce moment, mardi 29 juin matin, nous entendions nos voisin.e.s de cellule sortant de cour, annonçant leur mise en liberté. Psychologiquement, nous envisagions de sortir, de recouvrer la liberté ; mais ce fut un parcours émaillé de faux espoirs. Je me préparais au pire, refusant d’envisager une bonne nouvelle. Je ne suis pas passée à 9h comme convenu, mais à 12h50 : à cette heure-ci, la cour annonçait une pause pour le dîner, on m’a donc ramené à la cellule, pour ne m’appeler ensuite qu’à 15h.

A la cour, nous étions trois. Le procureur me demande de m’asseoir et commence le cas de mes deux compagnes. Puis vient mon tour. Le juge me demande s’il est nécessaire de répéter dans la mesure où ce qui vient d’être dit me concerne, à postériori, également !!! Là, je comprends mieux pourquoi les passages en cour ont duré autant de temps ! Beaucoup d’erreurs ont été commises lors des identifications. Je n’ai été interrogée à aucun moment.

Je suis donc allée trois fois en cour pour entendre mon chef d’accusation et les conditions de ma libération. Je suis sortie vers 22h, soit 7 heures après la mise en liberté annoncée par le juge, le temps de faire des papiers…

Une compagne de cellule, quant à elle, a été deux fois en cour, pour entendre deux fois son accusation : erreur policière et/ou judiciaire (une de plus) qui l’a fait sortir en dernière, vers minuit.

Tout du long, j’ai eu le sentiment d’une grande mascarade mal orchestrée. J’avais le sentiment que des objectifs étaient assignés, à savoir un certain nombre d’arrestation pour justifier le montant énorme dépensé pour la sécurité, et aucun moyen n’avait été mis en œuvre pour y parvenir dans des conditions professionnelles et respectueuses des droits humains. J’ai entendu des policiers qui tentaient de se justifier en disant qu’ils faisaient juste leur job, alors qu’ils enfreignaient clairement les droits humains. J’ai entendu de la francophobie malgré ma difficulté à comprendre et à m’exprimer en anglais. Rien n’allait dans le sens de la raison, j’ai plusieurs fois pensé au livre de Kafka, Le procès ou encore le film Brazil de Terry Gilliam.

Et de voir la déchéance humaine dans cette situation de non-loi, de non protection …

Une arrêtée du G20 Toronto
Vendredi 2 juillet 2010

Photo : L’une des cellules de détention dans le centre de détention temporaire du G20 sur Eastern Avenue à Toronto (Amber Hildebrandt/ CBC)

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